À la mode cambodgienne

Deux jours durant, les représentants de grandes marques internationales de textile ont rencontré les acteurs locaux de cette industrie pour discuter des conditions de travail des employés de leurs fournisseurs. Ces discussions interviennent alors que le pays est pointé du doigt pour son manque de respect du droit du travail par des organisations internationales.

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Dimanche, un bout du quartier Phnom Penhois de Tuol Kork s’était transformé en un podium pour quelques heures. Près de 150 ouvrières du textile s’étaient rassemblées à la veille de la rencontre officielle entre les marques internationales de vêtements les plus populaires et le gouvernement cambodgien. Elles ont reproduit un défilé de mode et reconstitué la violence policière auxquelles elles sont confrontées quand elles défilent dans les rues pour demander un salaire minimum de 160$. « Nous continuerons à demander une augmentation. Si nous ne le faisons pas, nous ne l’auront jamais », a déclaré l’une des mannequins improvisée arborant un t-shirt Adidas. La plupart des 400,000 employés des usines qui fournissent des marques telles que H&M, Puma, Adidas, Gap, Old Navy et Nike sont des femmes âgées de 15 à 30 ans. Certaines mentent sur leur âge pour pouvoir travailler. Beaucoup sont victimes d’heures supplémentaires imposées et de contrats très rigides pour pouvoir répondre aux exigences de livraison des grandes marques.

Aujourd’hui, elles gagnent 100$ par mois et sont les dommages collatéraux d’entreprises et de gouvernement qui se rejettent les responsabilités à coup de signatures d’accords internationaux, RSE et droit du travail.

Deuxième round

Suite à la répression sanglante qui s’est abattue contre les ouvriers du textile qui manifestaient pour obtenir un meilleur salaire en janvier, les marques internationales présentes au Cambodge avaient déjà rencontré le gouvernement en février afin de demander des garanties de respect du droit du travail et de rassemblement ainsi que de commencer une enquête sur la mort de cinq manifestants entre les 2 et 4 janvier 2014, et également l’arrestation de 23 personnes. Depuis, la détérioration des conditions de travail au Cambodge s’est faite remarquer sur la scène internationale.

Comme un rappel à ces événements de janvier, un ouvrier de 29 ans est devenu la sixième victime suite aux manifestations, succombant à ses blessures le 17 mai dernier. En un mois, 17 ouvriers et membres de syndicats ont également été arrêtés par les autorités cambodgiennes, estimant qu’ils avaient « incité les ouvriers à faire grève ». Les derniers en date – huit employés du syndicat C-CAWDU (Coalition of Cambodian Apparel Workers’ Democratic Union) – ont été arrêtés le 23 mai et retenus par la police plus de 24 heures dans la province de Takeo. Pour Ath Thorn, président du syndicat, « le syndicat a fait remonter cela aux marques internationales lors de leur visite et le dossier suit son cours. Mes employés n’ont jamais incité les ouvriers à faire grève ; ils les soutenaient », a-t-il déclaré au Petit Journal.

Blocage ?

Le syndicat international IndustriALL qui a lancé une campagne internationale de sensibilisation au respect du droit de travail dans le pays, le Cambodge n’a pas respecté ses engagements.  Le secrétaire général de l’organisation, Jyrki Raina, a confié sa frustration à a presse locale suite à la réunion à laquelle il a assisté à Phnom Penh le 26 mai : « il a déjà fallu du temps et cela va trop lentement », a-t-il confié au Cambodia Daily. Le président de la Camobodian Confédération of Unions (confédération cambodgienne des syndicats – CCU) , Rung Cchun, a d’ailleurs confié son enthousiasme à la suite de la réunion entre les syndicats et les marques internationales : « je suis heureux de voir que l’on puisse travailler ensemble sur la question su salaire minimum » a-t-il confié au Petit Journal en disant que les syndicats locaux avaient demandé à leurs interlocuteurs de faire pression sur le gouvernement pour obtenir ces $160 par mois.

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Pourtant, les négociations semblent peiner. Le porte-parole du Ministère du travail a clarifié le problème principal des discussions au Phnom Penh Post : « dans notre loi du travail, on parle de salaire minimum, pas d’un salaire juste ou suffisant », a-t-il déclaré le 26 mai 2014. Les termes de la discussion sont en fait difficiles à définir.

Un pays où il ne fait pas bon travailler

Selon une étude publiée le 19 mai 2014 par l’International Trade Union Confederation (ITUC) (http://www.ituc-csi.org/new-ituc-global-rights-index-the), que Jyrki Raina a représenté lors de cette réunion, le Cambodge est l’un des pires pays au monde dans lequel travailler. Selon cet Index mondial, le droit du travail cambodgien ne s’applique pas à beaucoup et des restrictions infondées sont mises en place, qui violent le droit à être représenté sur son lieu de travail. Le fait que les manifestations ouvrières aient été réprimées dans le sang fin 2013 vaut au pays une note de 5, la plus mauvaise, qui le met au même rang que la Chine.

Makbule Sahan, l’auteur du rapport, a déclaré au Petit Journal qu’ « en terme de respect des standards les plus basiques du travail, l’Asie du Sud-Est n’est pas un bon élève. La loi cambodgienne ne donne pas les garanties nécessaires aux ouvriers pour faire valoir leurs intérêts collectifs, ce qui les expose à des pratiques abusives de leurs employeurs et à une répression opérée par les forces de l’ordre quand ils demandent de meilleures conditions de travail ».

Le réel bilan de ces rencontres entre les grands investisseurs du domaine du textile et les différents acteurs locaux n’est aujourd’hui pas connu, tout comme l’impact de ces entreprises sur les décisions politiques prise dans le secteur. Toutefois,  le verdict du procès concernant les 23 personnes arrêtées début janvier devrait être rendu le 30 mai prochain. De quoi, peut-être, nous donner un indice sur l’impact de ces discussions.