JUSTICE – La prison n’aurait pas intimidé les ouvriers du textile.

Après cinq mois derrière les barreaux, certains des ouvriers libérés vendredi dernier sont plus que jamais déterminés à continuer une lutte qu’ils n’avaient pas commencée.

release_23-prisonerVendredi dernier, dix-neuf ouvriers du textile et quatre militants des droits de l’Homme et des droits du travail ont été libérés après avoir passé cinq mois en prison pour dommages et incitation à la violence. Deux autres, arrêtés en novembre 2013 suite aux premières manifestations réprimées dans le sang par les autorités, sont également libres. Ils sont tous cependant coupables aux yeux de la justice et écopent de peines avec sursis allant de 1 à plus de 4 ans.

Dans son édition du 2 juin, le Cambodia Daily fait part du changement d’attitude de deux de ces anciens détenus. Pang Vanny, arrêté le 3 janvier, affirme n’avoir jamais pris part aux manifestations. Mais suite à son emprisonnement, qu’il vit comme une injustice, il déclare au journal « je me joindrai aux prochaines manifestations en raison de ce qui m’est arrivé ». Puis Baor Sarath, un autre ouvrier travaillant dans les usines de textile de Veng Sreng, a fait part du même sentiment. Aucun des anciens détenus ne pourra recouvrer ses cinq mois de salaire perdus. Certains d’entre eux ont eu cependant l’assurance de pouvoir retrouver leur travail.

Conditions difficiles de détention préventive

Lors d’une interview avec le Petit Journal, Chak Sopheap, la directrice du Centre Cambodgien pour les droits de l’Homme a confié qu’elle n’avait jamais eu autant de mal à rendre visite à des détenus : « Ils n’ont pu voir ni à leurs familles ni à leurs avocats au début de leur détention préventive ». Les voir plus déterminés que jamais à faire valoir leurs  droits n’est donc pas une surprise.

Selon le Code de procédure pénale, la détention préventive est possible « à titre exceptionnel » et les individus qui doivent l’effectuer doivent voir leur procès se dérouler dans les 6 mois. Ceci, afin de prévenir la surpopulation dans les prisons. Pour les organisations de défense des droits de l’Homme, leur détention préventive n’avait pourtant rien d’exceptionnel. Malgré les demandes répétées de remise en liberté provisoire, aucun des 23 n’a été libéré avant vendredi. Il est estimé que la prison CC3 de Kompong Cham, où les 25 anciens détenus ont séjourné, a dépassé sa capacité de 70%. Durant ces cinq mois de prison, certains anciens détenus se sont plaints de mauvaises conditions de détention et du refus des autorités pénitentiaires à leur donner accès à une équipe médicale.

Pourtant, depuis le 26 mars, une circulaire émise par le Ministère de la Justice, change le processus de décision pour la détention préventive. Selon cette dernière, les juges doivent à présent donner une justification quand ils prennent cette décision. Le ministre de la Justice, Ang Vong Vathana, avait alors reconnu avoir pris cette mesure en raison du manque de transparence des différentes cours de justice. Dans le cas des 23, les demandes de mise en liberté provisoire ont été justifiées par le fait que leur liberté serait « une entrave à la procédure en cours ». Ce fut également le cas pour toutes les demandes de relaxe de Mam Sonando en 2012.

Un verdict critiqué

Dès l’annonce du verdict les organisations locales et internationales de défense de droits de l’Homme et du droit du travail ont réagi en demandant l’abandon des charges portées à l’encontre de ces hommes. « La seule chose que l’on peut reprocher à ces 25 hommes est d’avoir usé de leur droit à la liberté d’expression et au rassemblement pacifique […].Leur arrestation et leur condamnation est symbolique de la tendance à réprimer les défenseurs des droits de l’Homme et les manifestants », a déclaré Chhay Chhunly, le chef de projet « Défenseurs des Droits de l’Homme » du CCHR.

L’organisation américaine Human Rights Watch a déclaré que le verdict était « motivé politiquement », demandant aux bailleurs de fonds du pays de « dénoncer publiquement ces condamnations et demander à ce qu’elles soient levées » ainsi qu’ « exiger la fin du contrôle de la police et des cours de justice par le CPP ».

De son côté, l’organisation française Peuples Solidaires a confié au Petit Journal que ce verdict restait condamnable. « Ils ont été déclarés coupables de crimes qu’ils n’ont pas commis et ils n’ont pas eu droit à un procès équitable », explique Vanessa Gautier, responsable du programme « Dignité au travail » de l’organisation et du Collectif Ethique sur l’étiquette « On peut tout de même saluer la forte mobilisation locale et internationale qui a sans aucun doute pesé sur cette décision de suspendre les peines », conclut-elle. Dans un communiqué de presse publié le 2 juin, le Collectif qualifie la libération des 23 de « victoire » et rappelle l’importance de la mobilisation internationale.

A ce titre, le syndicat mondial IndustriALL, avait lancé une campagne internationale pour demander leur libération, qui avait mobilisé plus de dix pays autour de la cause cambodgienne. Lors d’une réunion avec ses partenaires asiatiques à Phnom Penh la semaine dernière, IndustriALL a décidé d’élever les campagnes nationales de demande d’augmentation du salaire vital au niveau international afin d’obtenir des accords de la part des marques et des gouvernements qui vont dans le sens de celui qui a été adopté au Bangladesh suite à l’accident du Rana Plaza le 24 avril 2013.