Pas de quartier pour Mommy, opposante au projet du lac Boeung Kak

Mommy tient un bouquet de fleurs de lotus, lors d'une manifestation contre les expropriations, le 6 septembre 2013 à Phnom Penh. © AFP PHOTO/ TANG CHHIN SOTH
Mommy tient un bouquet de fleurs de lotus, lors d’une manifestation contre les expropriations, le 6 septembre 2013 à Phnom Penh. © AFP PHOTO/ TANG CHHIN SOTH

Nget Khun, surnommée Mommy, purge un an de prison ferme à Phnom Penh. Son crime: avoir «entravé la circulation» en manifestant contre un immense projet immobilier mené par un proche du Premier ministre Hun Sen. Depuis 2000, 770.000 Cambodgiens, soit 6% de la population, ont été victimes d’expulsions de force. Un phénomène qui tend à perdurer malgré les pressions internationales.

Le projet immobilier du lac de Boeung Kak fait reparler de lui. L’une de ses principales opposantes, Nget Khun, 75 ans, a été emprisonnée à Phnom Penh avec des femmes de son quartier. Réagissant à cette affaire, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme (HCDH) a appelé les autorités cambodgiennes à «cesser leur harcèlement judiciaire à des fins politiques». Le sort de ces prisonnières a été évoqué également par les ambassadeurs européens à Phnom Penh que deux millions de personnes ont dû quitter ces dernières années.

«Elle est en prison mais elle n’a pas peur», assure néanmoins la fille cadette de Mommy, Eng Sokha, étudiante en comptabilité. «Bats-toi pour sauver notre maison», lui a demandé sa mère au parloir. Figure de la lutte contre les expropriations au Cambodge, la septuagénaire aux cheveux poivre et sel partage sa cellule avec deux autres militantes du droit à la terre.

Une «classe dirigeante kleptomane»
Phil Robertson de Human Rights Watch décrit une «classe dirigeante kleptomane», version capitaliste moderne des expropriations exercées par les Khmers rouges entre 1975 et 1979. A cette époque, les droits de propriété ont été abolis par le régime et de nombreux titres ont été perdus pendant les années de guerre civile qui ont suivi. Depuis l’arrivée au pouvoir du Premier ministre Hun Sen, il y a presque trente ans, «les puissants ont acheté les terres, les lacs et les montagnes», résume Chan Soveth, de l’organisation de défense des droits de l’Homme Adhoc.

Les proches du pouvoir actuel n’ont en tête que le contrôle des richesses nationales, des forêts d’hévéas aux quartiers prometteurs des villes, dénoncent les ONG. Plus de 4 millions d’hectares ont été ainsi confisqués, soit 22% des terres, selon les chiffres des ONG.

Sanctions financières et plainte à la CPI
L’ONG Inclusive Development dénonce cette affaire du lac Boeung Kak comme «la plus importante expropriation forcée depuis l’évacuation de Phnom Penh par les Khmers rouges». Les pressions internationales, la suspension par la Banque mondiale des prêts au Cambodge depuis 2011 et, plus récemment, la saisie de la Cour pénale internationale de la Haye n’ont pas stoppé les expulsions.

Le calvaire des habitants de ce quartier de 133 hectares situé en plein cœur de la capitale a commencé en 2007. Shukaku Inc, firme immobilière privée dirigée par le sénateur du Parti au pouvoir du peuple, Lao Meng Khin, très proche du Premier ministre Hun Sen, s’était vue accorder par le gouvernement une concession de 99 ans pour construire des hôtels et résidences de luxe.

«Nous faire partir sous la menace»
En 2009, Mommy avait refusé les 8.500 dollars de compensation offerts par la compagnie, une somme largement inférieure au prix du terrain et aux frais engagés pour construire la maison qu’elle occupe avec sa famille, selon sa fille. «Ils sont alors venus jour et nuit avec des hommes en armes pour nous faire partir sous la menace», raconte Eng Sokha.

En avril 2014, un millier d’habitants de Boeung Kak refusaient toujours de quitter leur maison, tandis que 3.500 ont accepté la compensation proposée par Shukaku. Les tonnes de sable déversées pour combler le lac (d’une superficie de 90 hectares) avaient provoqué en 2010 les premières inondations à Phnom Penh.

Après la chute des Khmers rouges, Mommy n’avait pas pu réintégrer sa maison, proche du marché central, occupée par d’autres dans un contexte de guerre où de nombreux Cambodgiens se sont trouvés dépourvus de titres de propriété. En 2005, elle et son mari avaient fini par acquérir pour 4.500 dollars leur nouvelle maison à Boeung Kak. Ils s’étaient résignés à déménager endeuillés par la disparition de leur fils aîné victime du régime de Pol Pot.

Citant des observateurs de l’affaire du lac Boeung Kak, Libération révélait en 2009 que les autorités cambodgiennes, indifférentes aux conséquences humaines ou environnementales, étaient préoccupées par le «principe de l’appât du gain à court terme». Sur le chantier mené par l’entreprise du sénateur, aucun des immeubles du futur complexe ultra-moderne n’est sorti de terre à ce jour.

 

Par Dominique Cettour-Rose (avec AFP) | Publié le 28/11/2014 à 09H50, mis à jour le 28/11/2014 à 09H49